Peut-on raconter « le temps, une histoire, un propos » sur un support qui possèderait lui-même son temps propre, qui aurait grandi, évolué, et qui par « nature » porterait lui aussi la marque d’un passage laissant une empreinte à travers les âges ?
Autrefois, les écorces d’arbres étaient utilisées dans les régions du nord de l’Inde, en particulier au Cachemire et dans certaines régions Himalayennes, comme supports à l’écriture. Ces livres « en bois » apparurent au premier siècle de notre ère avant d’être remplacés au XVIème siècle par l’emploi du papier. La diffusion des savoirs et des connaissances passait par ce type de manuscrits. Rédigés en sanskrit, ces derniers traitaient de religion (Bouddhisme essentiellement), d’astronomie ou encore de poésie. Découverts dans les années 50, ces livres ouvrent une fenêtre sur des siècles de cultures et de traditions passées.
Tirer en chambre noire sur des « peaux végétales » et raconter l’histoire de cette Inde en images offre la possibilité de tisser un lien intime entre ces anciennes pratiques manuscrites et le monde de la photographie, sans pour autant en dénaturer ni son contenu, ni son esprit.
Gaston Bachelard parlait de « statues naturelles » lorsqu’il évoquait les arbres ; observer et lire une écorce permet de « comprendre l’histoire d’un arbre, l’histoire d’un lieu ».
Issue d’une lente évolution du monde du vivant, elle offre parfaitement ses traits pour représenter ces instants suspendus qui confine à cette notion d’intemporalité, parce que de chacune d’elle émane une beauté, une force qui lui est propre. D’un point de vue esthétique, elles sont lisses, crevassées, bosselées, craquelés et âgés. Chacune demeure ainsi, de part son histoire, totalement unique. Il ne peut y en avoir deux identiques. Y apposer une photographie ne possédant pas de caractère temporel permet de renforcer ce lien. Les photographies choisies restent pourtant bel et bien prisent à un « instant T » bien précis, mais dont la datation rigoureuse semble difficile voire impossible à la lecture d l’image. S’extrayant ainsi du temps propre qu’elle semble présentée, les cultures et leurs histoires se figent dans l’écorce pour devenir objet de transmission, à l’instar des vieux manuscrits.
« Les Écorces Indemporelles » mettent ainsi en relief un aspect très particulier des cultures indiennes, Celui de son propre rapport au temps. En Inde, le concept de l’écoulement du temps semble différent, comme modifié face à nos standards occidentaux. La perception que l’on en a ce que l’on en fait, se réfère à d’autres concepts. Il est cyclique, non linéaire. Cela confère à ce pays une singularité très particulière. L’Inde évolue et change. Cependant, la plupart des traditions, des valeurs et des codes de la société semblent littéralement figés dans un temps profond prenant ses racines dans les nombreuses mythologies qui composent son histoire. Cette inertie, ce détachement a quelque chose d’immuable. En Inde, les coutumes d’il y a un siècle, le seront encore au siècle prochain, et c’est au détour d’une simple rue, d’un temple ou d’une scène de vie comme il en existe des millions que l’on peut en observer sa plus simple expression. Le temps n’a que peu d’emprise sur les rites et les traditions dans ce pays pourtant en constante évolution. Cette démarche photographique, totalement artisanale, présente cette Inde défiant les frontières de son temps. Ce projet lui aussi s’est concrétisé sur un temps long. Aussi, il a fallu questionner, décomposer et inventer de nombreux outils et concepts afin d’adapter l’ensemble d dispositif pour en maîtriser le lent processus de réalisation. Une écorce d’arbre nécessite de nombreuses techniques et plusieurs mois de travail pour être récupérée, travaillée, façonnée et stabilisée, avant de permettre son mariage avec une photographie, sous l’inquiétante lumière rouge d’un agrandisseur. D’un point de vue éthique, Il paraissait inconcevable de couper un arbre dans le seul but d’extraire une ou plusieurs écorces. Aussi, leur récupération s’effectue sur des arbres naturellement déracinés par les vents et les tempêtes hivernales. Les écorces sélectionnées pour ce projet sont âgées de 40 à 150 ans pour les plus grands formats. (Format oscillant de 30 cm minimum à 125cm de longueur maximum)